Recherche Scientifique Résident

Emanuela Canghiari

Docteure en Anthropologie sociale et ethnologie

Mots clés : art précolombien ; circulation ; collections ; régimes de valeurs ; altérité ; Pérou ; Espagne.

Type de résidence

Membre de l'EHEHI

Période de résidence 

En résidence de septembre 2019 à juillet 2020

Projet de recherche à la Casa de Velázquez

Résumé du projet

Titre du projet : « « La fin d’un voyage ? La marchandisation et la mise en vitrine des huacos péruviens en Espagne ».  

Ce projet prolonge une recherche ethnographique de longue haleine sur les circuits multiples et non linéaires des céramiques précolombiennes (huacos) au Pérou, de leur « production » (la fouille) à leur « consommation » (l’achat). Par le biais d’une approche basée sur la vie sociale des objets et d’une ethnographie multi-située, j’ai reconstruit la trajectoire des pièces archéologiques situées aux marges, sinon en contrepoint, des circuits officiels. D’un point de vue institutionnel, fabriquer du patrimoine revient à soustraire les objets à tout usage commun et à les isoler, pour qu’ils soient vus différemment. L’ « essence quasi religieuse » (Rautenberg, 2003 : 155) du patrimoine s’exprime ainsi dans une série d’interdictions : de manipuler, de transformer, parfois même de voir. Ce sont justement les transgressions à ces normes et les pratiques définies comme profanes qui ont été au cœur de mon enquête : le pillage, la marchandisation et la falsification. J’ai également analysé les stratégies d’appropriation mises en place par une multiplicité d’acteurs : fouilleurs clandestins (huaqueros), intermédiaires, faussaires, guérisseurs, touristes, archéologues, petits collectionneurs, institutions muséales, etc.

Cette approche me permet d’interroger à présent les régimes de valeurs patrimoniaux au-delà de leurs critères normatifs ; elle engage, autrement dit, une réflexion sur la lutte des savoirs et des pouvoirs, sur l’autorité et les instances de légitimation. Par ailleurs, ce sont précisément ces paradigmes de la disparition et de la perte d’authenticité qui impliquent des mécanismes patrimoniaux de plus en plus puissants et efficaces. Or, la mise en patrimoine et ses dispositifs tendent à arrêter le parcours des objets en fixant leur statut dans une forme définitive et en leur assignant un espace précis dans une vitrine, où tout est mis en place pour qu’ils ne soient plus transformés (par diverses méthodes de conservation). De trésors à biens culturels, d’artefacts à curiosités, la manière dont ces objets sont appréhendés nous dévoile les liens entre la normalisation progressive des pratiques de collections, le rapport aux passé et l’évolution des régimes d’altérité.

En accordant une attention toute particulière aux dimensions historique et globale des enjeux qui y sont attachés, ce travail cherche à mettre au jour les discours politiques et identitaires qui participent de l’invention du patrimoine national péruvien. Ce dernier se constitue dans un mouvement de va-et-vient entre l’Amérique latine et l’Europe. Dans ce sens, l’Espagne représente une étape incontournable sur la route des huacos. Mes recherches se focaliseront sur la réception des pièces archéologiques originaires du Pérou par les collectionneurs, les maisons de vente aux enchères et les musées de Madrid. Avec ce travail, j’espère apporter un regard complémentaire et nouveau sur la question de l’appropriation et du traitement (scientifique ou pas) de l’art précolombien. C’est l’occasion de réaliser une lecture globale du changement des valeurs attribuées aux pièces d’art, de leur lieu d’origine à celui de leur exposition. Ce projet ouvre ainsi une réflexion plus large à l’heure des débats sur les restitutions des biens culturels et sur la préservation et la réparation de l’héritage.