Recherche Scientifique Résident

Frédéric Spillemaeker

Agrégé d´histoire

Mots clés : Révolution; Indépendance ; Guerre ; Esclavage ; Politisation ; Venezuela ; Colombie
 

Type de résidence

Membre de l'EHEHI

Période de résidence 

En résidence de septembre 2017 à juillet 2018

Projet de recherche à la Casa de Velázquez

Résumé du projet

Depuis septembre 2015, j'étudie l'entrée de la Nouvelle-Grenade et du Venezuela dans l'ère des révolutions atlantiques à partir des années 1790, puis lors des Guerres d´Indépendance à partir de 1810. Il ne s'agit pas de reprendre le discours traditionnel de 'influence de la Révolution française sur l'Amérique hispanique, mais de comprendre, dans une perspective d'histoire connectée, l'élaboration d'une politisation révolutionnaire propre à l'Amérique latine à l'ère des révolutions, des années 1790 aux années 1820. Pour y parvenir, je souhaite interroger l'existence d'une révolution caribéenne au niveau régional, dont participent les territoires bordant la mer des Caraïbes en Colombie et au Venezuela, et mettre en lumière l'émergence de nouvelles autorités militaires et politiques représentatives de cette transformation politique, notamment les caudillos.

Par révolution caribéenne on peut désigner une composante spécifique des révolutions atlantiques, à savoir le bouleversement des sociétés de la Caraïbe insulaire et continentale par l'affirmation des principes des Lumières, notamment de l'abolitionnisme ; et la rupture avec l'Ancien Régime dans les colonies françaises. Ainsi, des univers structurés par la colonisation, la traite et l’esclavage, la hiérarchie des statuts juridiques et le commerce atlantique furent-ils ébranlés dans leurs fondations. L'événement le plus emblématique de ce mouvement est la Révolution haïtienne, qui aboutit à l´indépendance d'Haïti le 1er janvier 1804. Mais les épisodes révolutionnaires dans les îles françaises comme la Martinique et la Guadeloupe, ou dans les îles anglaises comme Saint-Vincent et Grenade eurent aussi leur importance, et leurs répercussions propres au niveau régional, notamment dans le monde hispanique. Du reste, au-delà des appartenances impériales, l'intensité des circulations militaires et commerciales favorisait les hybridations culturelles et politiques, voire la formation d'un terreau social et idéologique commun. La proclamation des principes d'égalité et de liberté par la Révolution française, contribua, dans ses ambivalences, à susciter l’espoir des dominés, autant qu’elle provoqua les craintes des puissants. Or, pour le Venezuela et la Nouvelle-Grenade, l'un des premiers moments politiques qui semble correspondre à ce phénomène de politisation internationale est celui de l'insurrection de Coro, sur la côte vénézuélienne, en 1795. Les insurgés réclamaient l'abolition de l'esclavage, l'égalité pour les libres de couleur, la création d'une république et cherchaient à mettre en place des alliances avec les Amérindiens. L'évènement local s'inscrivait dans la constellation des insurrections serviles de l'année 1795 dans l'ensemble de la Grande Caraïbe. Je souhaite également étudier d'autres révoltes et conspirations d'inspiration républicaine et égalitaire dans les années 1790 et 1800.

L'égal accès aux droits politiques et de l'abolition de l'esclavage constituent ensuite un enjeu majeur lors des guerres d'Indépendance de la Nouvelle-Grenade et du Venezuela. L'historiographie récente a justement mis en lumière la participation des classes populaires à ces phénomènes. En prenant en compte ces apports, j'étudie l'émergence de nouveaux chefs de guerre, qu'on peut nommer caudillos atlantiques, et qui montrèrent une capacité spécifique à mobiliser autour d'eux des membres des classes populaires. Ils étaient souvent des hommes nouveaux, issus d´une catégorie intermédiaire tournée vers la navigation et le commerce, distincte des grands propriétaires. Je souhaite aussi mettre en valeur l'histoire de la formation de leur culture politique et militaire, car ces chefs de guerre avaient parfois déjà participé à des conflits internationaux dans les années précédentes, notamment aux guerres de la Révolution française et aux guerres napoléoniennes. Dans le camp patriote, ils furent parfois les rivaux des patriciens créoles comme Bolivar et Santander. Mon travail s´étend jusqu´en 1828, date de la mort de José Prudencio Padilla, le dernier des caudillos caribéens à avoir défié Simón Bolívar dans le camp patriote.

À travers l'étude de leur parcours militaire et politique, je me demanderai dans quelle mesure ces hommes participaient à la formation d´un projet politique singulier. En quoi leurs pratiques de guerre et leurs options politiques étaient-elles particulièrement susceptibles de subvertir les hiérarchies sociales jusque dans le camp républicain ? Comment les enjeux de genre, de race et de classe étaient-ils articulés aux luttes pour la définition d'une citoyenneté légitime ? La société politique issue de l´Indépendance était-elle le reflet de ces demandes populaires hétérogènes ou le triomphe d´un projet hégémonique ?

À ce stade de mon travail, les axes de recherche qui doivent me permettre d'étudier ces questions sont principalement au nombre de trois : le lien entre les combattants et le monde atlantique, c'est-à-dire l'étude des circulations ; la remise en cause de l'esclavage ; la question des alliances entre catégories socio-raciales, nommées castas  dans le monde hispanique. Il s'agit ainsi de mettre en lumière la diversité des options politiques existantes parmi les indépendantistes, et d'interroger la possibilité d'une révolution dans la révolution. 

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