Antoine Sénéchal
Agrégé d'Histoire
Mots clés : Méditerranée ; Afrique du Nord ; Monarchie hispanique ; Empire ; Société frontalière ; Presidio
Type de résidence
Membre de l'EHEHI
Période de résidence
En résidence de septembre 2017 à juillet 2018
Projet de recherche à la Casa de Velázquez
Résumé du projet
Mes recherches portent sur la frontière nord-africaine de la Monarchie hispanique à l’Epoque moderne, un espace sujet à des études historiographiques souvent marquées par des jugements a posteriori et influencées par le paradigme de l’« occupation restreinte » (H.-D de Grammont, 1887, F. Braudel, 1928 et R. Ricard, 1936). En focalisant mon attention sur le presidio d’Oran et de Mers el-Kébir des années 1670 jusqu’à sa première reconquête algérienne en 1708 et sur des archives essentiellement espagnoles, j’envisage une autre lecture des projets impériaux hispaniques en Méditerranée sous le règne de Charles II de Habsbourg et lors des premières années du règne de Philippe V de Bourbon, mais également une enquête sur la charnière de l’Ouest algérien au sein de la région frontalière du Détroit de Gibraltar, connectant et confrontant les mondes atlantique et méditerranéen, l’Europe chrétienne et le monde arabo-musulman.
Le premier défi posé aux Espagnols fut de maintenir leur souveraineté sur Oran, Mers el-Kébir et le « royaume d’Oran », un territoire revendiqué dans l’ouest algérien et bordant notamment les cités de Tlemcen, Mazagran, Mostaganem et Ténès. Toutefois, la territorialisation de la souveraineté de la Couronne de Castille, et de l’influence espagnole en général, était incertaine et imprécise. Les enjeux de présence et de domination des Espagnols se heurtaient nécessairement aux réalités géographiques et géopolitiques de l’Ouest algérien, à savoir : un environnement plutôt aride avec quelques vallées fertiles et quelques plateaux jalousement disputés ; une population autochtone majoritairement musulmane, semi-nomade ou sédentarisée, jouant sur les allégeances politiques pour défendre leurs propres intérêts et conserver leur autonomie ; une frontière disputée entre le sultanat du Maroc, aux mains de la dynastie alaouite, et le sultanat ottoman, via une Régence d’Alger disposant d’une autonomie accrue depuis l’avènement du régime des deys dans les années 1670.
Le second défi rencontré par les Espagnols à cette époque était la gestion d’un empire mondial, menacé sur de nombreuses frontières, avec des ressources humaines et matérielles limitées. L’historiographie actuelle tend à réviser notre vision commune de la « décadence » espagnole du XVIIe siècle, soulignant l’apparition progressive de récupérations démographiques et économiques dès le règne de Charles II de Habsbourg. Les fonds d’archives espagnoles démontrent que les autorités monarchiques, les acteurs espagnols des provinces ibériques, méridionales surtout, et les alliés internationaux de circonstance n’oublièrent pas la frontière nord-africaine. Une politique de ravitaillements et de secours fut spécifiquement déployée pour les presidios et frontières d’Espagne et d’Afrique du Nord, en synchronie avec la gestion de l’empire. Bien que souvent jugée insuffisante, elle permit d’assurer une sauvegarde d’Oran et de Mers el-Kébir avec le strict minimum prélevé depuis le patrimoine royal et avec les apports des agents exogènes ou endogènes à la Monarchie hispanique. En ce sens, la situation quotidienne des presidios nord-africains ne serait pas pire que celle des presidios d’Espagne, des Flandres ou encore du Nouveau Monde.
Face à ces contraintes, la longévité de la présence espagnole ne fut possible qu’en ayant recours à une domination alternative, plus sinueuse et plus modeste, mais capable de s’adapter aux circonstances et conjonctures changeantes afin d’assurer une ascendance minimale et prudente sur les sociétés maghrébines voisines. La voie des armes n’était pas conçue comme la plus fiable, d’autant que la Couronne avait délaissé toute ambition hégémonique et conquérante. La conservation du préside d’Oran et de Mers el-Kébir se réussit plutôt par la diplomatie de l’argent, avec le fort attrait exercé sur les sociétés méditerranéennes par les reales de a ocho sévillans et mexicains, et par l’économie de la rançon des captifs et des raids esclavagistes. Elle se jouait également à travers les connexions établies entre une société oranaise urbaine et frontalière et son environnement rural, formant ainsi un espace de communication et d’échange hybrides. Il me semble que l’Ouest algérien du tournant des XVIIe et XVIIIe siècles gagnerait à être analysé à partir de concepts tels que les « confins ethniques » de Fredrik Barth ou le « middle ground » de Richard White.