Hervé Siou
Agrégé d'histoire
Mots clés : Mémoire, identité, construction nationale, nationalismes, guerre d'Indépendance, libéralisme, guerre civile, mythes nationaux, sièges militaires.
Type de résidence
Membre de l'EHEHI
Période de résidence
En résidence de septembre 2015 à juillet 2017
Projet de recherche à la Casa de Velázquez
Résumé du projet
Titre du projet : « L’esprit de Numance. Mythologie obsidionale et construction nationale en Espagne (1808 – années 1950) »
Les sièges militaires jouent un rôle important dans la construction identitaire des communautés en Espagne. Si les sièges antiques de Numance et de Sagonte sont des épisodes fondateurs, l'exploitation de la mythologie obsidionale s'accroît considérablement à partir de la guerre d'Indépendance. Le siège de Saragosse (1808-1809) par les troupes françaises est exalté au point de devenir un événement révélateur de l'identité ibérique : par cette défaite glorieuse, les Espagnols auraient montré leur attachement à la liberté et fait preuve d'un sens inné du sacrifice.
Ce discours est largement construit par les élites au moment du siège afin de faciliter le consentement à la mort des assiégés. Il se révèle aussi profondément efficace dans la reconstruction des communautés locales affectées par le traumatisme de la guerre. L'ensemble des mécanismes plus ou moins coercitifs favorisant la résistance jusqu'au-boutiste et la justification du combat, peut être appelé numantinismo. Le numantinismo forme le socle d'un mythe de résistance populaire qui, bien que plus ample, trouve son expression la plus aiguë lors des nombreux sièges militaires qui se déroulent au long de l'époque contemporaine espagnole.
La mythologie obsidionale est en effet l'objet de nombreux rejeux aux consonances diverses : initialement libérale, elle est progressivement apprivoisée, avec des différences de traitements importantes, par les courants conservateurs et républicains dans la seconde moitié du XIXe siècle, tant et si bien que, pendant la guerre civile de 1936, les deux camps usent des mêmes exemples historiques de résistance. De même, la mythologie obsidionale se trouve réinvestie à différentes échelles : la progression d’un discours national favorisé par l'investissement de l’État à la fin du XIXe siècle cohabite avec la persistance d' une forte dimension « localiste » et se confronte aux nationalismes alternatifs qui exploitent des ressorts similaires - l'exaltation du siège de 1714 par les nationalistes catalans peut être considérée à cet égard comme une « variation » sur la figure numantine.
La mythologie obsidionale peut par ailleurs être lue comme une sorte de compensation à l'illusion impériale meurtrie par les indépendances américaines, le Desastre de 1898 et encore la défaite d'Annual de 1921. Mythologie de la résistance, elle apparaît en quelque sorte comme la figure inversée de l'esprit de conquête. C'est la raison pour laquelle elle perd de son utilité mobilisatrice avec la progressive réouverture du pays dans les années 1950. Ainsi, la mythologie obsidionale, parce qu'elle sert à dessiner les contours d'une hispanité en débat, fournit un observatoire privilégié de la construction nationale espagnole.
Mon travail se centre sur l'étude des sièges de Saragosse (1808-1809), Bilbao (1835-1836 / 1874) et de Madrid (1936) tout en abordant les exploitations d'autres sièges de façon secondaire. En articulant sources de diverses provenances sociales, acteurs, différents supports et vecteurs de diffusion, l’analyse cherche à porter le regard sur la logique productrice de la mythologie obsidionale autant que sur sa réception et ses appropriations.