Thomas Brignon
Doctorant en Études hispaniques et hispano-americaines
Mots clés : Réductions jésuites des Guarani (Paraguay, XVIIe-XVIIIe siècles); Indiens et langues tupi-guarani ; Traduction religieuse collaborative; Bestiaire chrétien et relations humains/non-humains ; Ethnogenèse missionnaire
Type de résidence
Membre de l'EHEHI
Période de résidence
En résidence de septembre 2019 à juillet 2021
Projet de recherche à la Casa de Velázquez
Résumé du projet
Titre du projet : « L’animal en mission. Traduction religieuse et bestiaire chrétien dans les réductions jésuites des Guarani (Paraguay, 1687-1737) »
Mes recherches portent sur l’une des expériences évangélisatrices les plus emblématiques de l’époque moderne : la fondation par la Compagnie de Jésus d’un vaste archipel de missions situées à l’actuelle triple frontière entre le Paraguay, le Brésil et l’Argentine. Plus d’un siècle et demi durant, ces trente Réductions des Guarani (1609-1768) ont donné lieu à un processus « d’ethnogenèse missionnaire » (Wilde, 2009) lié au rassemblement de divers groupes relevant de la famille linguistique tupi-guarani. Sous l’égide des jésuites, a ainsi vu le jour une société frontalière originale, urbaine et chrétienne, à travers l’implantation des instances représentatives hispaniques (noblesse, cabildos, milices, confréries religieuses) et de multiples privilèges uniques à l’échelle hispano-américaine (exemptions fiscales, port d’armes à feu, législation semi-autonome). Fort de 140.000 habitants au début du XVIIIe siècle, ce cordon sanitaire placé entre les empires coloniaux espagnol et portugais s’est en outre caractérisé par l’émergence rapide d’une élite d’artisans indiens lettrés et par un profond travail de recréation de la langue guarani, érigée au rang d’idiome chrétien par les ignaciens assistés de nombreux auxiliaires natifs (Melià, 2003 ; Neumann, 2015). Malgré cet essor culturel, la « guerre guaranitique » déclenchée par le traité de Madrid en 1750-1756 et suivie par l’expulsion de la Compagnie en 1768-1769 a mis un coup d’arrêt relatif au développement des Réductions, progressivement dissoutes à l’issue des conflits indépendantistes et séparatistes ayant marqué la première moitié du XIXe siècle au Río de la Plata.
Si la singularité de cette « République chrétienne des Guarani » a suscité de nombreuses controverses dès l’époque des Lumières, la majorité des travaux disponibles assument un biais documentaire lié à des facteurs d’ordre linguistique et chronologique. D’une part, face à un idiome amérindien difficile d’accès, la tradition historiographique a privilégié l’étude des sources en langues européennes rédigées par les jésuites à l’attention de destinataires extérieurs, au détriment des écrits en guarani d’usage interne et partiellement issus de rédactions collaboratives. D’autre part, ce premier parti-pris a conduit les spécialistes à privilégier les étapes de l’histoire locale les plus saillantes dans les dépôts d’archives externes, c’est-à-dire les phases liminaires de stabilisation (ca. 1610-1690) et de déclin (ca. 1740-1770) du système missionnaire, aux dépends d’une étape centrale coïncidant pourtant avec la mise en place d’une imprimerie et la multiplication sans précédent de la production manuscrite et éditée en langue guarani, destinée à une consommation in situ (ca. 1690-1730). Sur quatre décennies, voient en effet le jour plus d’une vingtaine de textes prenant en majorité la forme de traductions religieuses : grammaires, vocabulaires, catéchismes, recueils de sermons, rituels, traités ascétiques ou d’éducation chrétienne, chroniques ecclésiastiques, mais également manuels de médecine et d’administration ou encore journaux de guerre. En grande partie inédits, monolingues et attribués pour plusieurs d’entre eux à des auteurs indiens, ces ouvrages longtemps négligés se trouvent au coeur de ma démarche, fondée sur la rétro-traduction et l’analyse de ces usuels ayant ponctué la vie quotidienne des missions.
Pour ce faire, je me propose d’examiner un défi de traduction représentatif de l’ensemble des enjeux soulevés par l’ethnogenèse missionnaire, à savoir l’adaptation ambigüe du rapport chrétien à l’animal dans un contexte américain et une langue indienne radicalement divergents, que ce soit en termes de ressources langagières, de systèmes de représentations ou encore de répertoires de pratiques. Le succès de l’entreprise jésuite auprès des Guarani a en effet été conditionné par une transition imparfaite de la chasse et de l’apprivoisement à l’élevage bovin, de la prédation au pastoralisme et du semi-nomadisme forestier à la sédentarité urbaine et rurale. Dans un tel contexte, l’importation de la domestication et du bétail européens devait garantir tout à la fois l’auto-suffisance alimentaire des missions et l’extirpation du chamanisme, de la guerre tribale et du cannibalisme. Plus encore, cette mise en commensuration de référents inédits a constitué une condition préalable à la bonne intelligence de la doctrine catholique et de son bestiaire exemplaire ou symbolique, resémantisé avec l’aide de collaborateurs natifs et à partir d’un substrat ontologique animiste et perspectiviste (Descola, 2005 ; Viveiros de Castro, 2009). Mon projet de recherche vise donc à identifier les acteurs de ce processus de négociation, les concepts qu’ils ont forgés, les genres discursifs qu’ils ont développés mais aussi les attitudes qu’ils ont prescrites afin de réduire (Hanks, 2010) la faune paraguayenne et, avec elle, la langue, les moeurs et l’espace guarani.