Le concept de Frontière, longtemps défini comme « espace de conquête » par les travaux de Frederick Turneri aux États-Unis, a fait l’objet de violents débats et remises en causes : notion de middle groundii, négation de la Frontièreiii, réflexions sur les borderlands / bordered landsiv Au-delà de ces débats, des thématiques aussi diverses que les espaces de confins et de refugev, l’ethnogenèsevivii , les imaginaires liés au « bout du mondeviii » ainsi que la contribution des individus et des petits groupes à la conformation des frontièresixx ont permis de donner une nouvelle impulsion à l’étude de ces sociétés en Amérique ibériquexixii appuyée sur un dialogue étroit avec l’anthropologie et l’ethnohistoirexiii. La géographie nous offre enfin une réflexion dynamique sur les notions de frontière, circulations, de marginalisation et d’intégrationxivxvxvi. À la lumière des apports d’une approche interdisciplinaire propre aux border studiesxviixviii, la prise en compte des avancées épistémologiques en histoire, anthropologie et géographie nous paraît indispensable pour ancrer la perspective historique dans une réalité territoriale fortexix. Aussi, une approche environnementale sera adoptée, centrée notamment sur le rôle mouvant des fleuves, les enjeux environnementaux de la colonisationxx, l’accès aux ressourcesxxi et le contrôle de la terrexxii.

La frontière est un concept à bien des égards polysémique qui appelle une approche plurielle. La prise en compte des différences genrées et ethniquesi doit éclairer les constructions mentales qui sous-tendent les frontières raciales et géographiquesii. Le dialogue épistémologique et historiographiqueiiisera au cœur de la démarche de déconstruction de la notion de « marges ». Le jeu d’échelles, à la fois outil d’analyse et constructioniv qu’il convient d’interroger sera central pour faire émerger différentes réalités en fonction des focales adoptéesv. Les sources normatives (documentation administrative et législative) seront une porte d’entrée pour comprendre les ressorts de la gouvernance dans les régions de confins. La mobilisation des médias et des arts permettra de mesurer la construction et la diffusion des représentations. Il sera enfin crucial de « donner la parole » aux populations locales pour analyser leur agentivité et faire émerger des expériences de vieviviiviii (documentation judiciaire et notariale, ethnographie, démarche participative, archéologie). Ce corpus sera exploré par une démarche qualitative (analyse des discours et des représentations), quantitative (base de données) et cartographique (illustration et support de réflexion).

La perspective à la fois comparatiste, interdisciplinaire et diachronique constitue l’apport novateur du projet. Nous entendons montrer que les confins sont historiquement pris dans un enchevêtrement de dynamiques locales, nationales, impériales, globales. Le rapport de force n’est jamais figé et les réalités sont mouvantes. Ainsi, des régions de confins considérées en « échec » de l’extérieur peuvent être de véritables espaces d’opportunités, de protection voire de refuge (marronnage) pour les individus qu’elles abritent. C’est également un effort de déconstruction des stéréotypes pour contribuer à un changement du regard porté sur le monde des marges par les pouvoirs publics et les sociétés elles-mêmes grâce à une meilleure compréhension des dynamiques à l’œuvre.

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