Présentation

Qu’elles soient externes ou internes, qu’elles soient vues comme les lignes séparant des Étatsi ou perçues dans toute leur épaisseurii, enfin, qu’elles soient géographiques, symboliques, religieuses, ethniquesiii ou encore linguistiques, les frontières sont marquées par des dynamiques qui sont tout autant sociales et culturelles que politiques et économiques, et placent la question des imaginaires, des mémoires et des constructions identitaires au cœur du débat. Le projet Des marges connectées ? Frontières, fleuves et circulations ibéro-américaines (du XVIe siècle à nos jours) se propose d’aborder la question des régions de confins des empires coloniaux (frontières États-Unis/Mexique et Argentine/Paraguay/Brésil, mondes amazoniens et plateau des Guyanes) et de leur devenir sur le temps longiv. Les trois terrains privilégiés se caractérisent par une position à la croisée des empires (Espagne, Portugal, Grande-Bretagne, France, Provinces-Unies) puis des Etats en construction tout en étant marqués par des processus de marginalisation jusqu’à aujourd’hui. De fait, dépasser les ruptures chronologiques politiques autorise une analyse centrée sur les dynamiques sociales, économiques et culturelles pour donner une profondeur temporelle aux « espaces marginalisés », et aux facteurs (contraintes environnementales, décisions politiques, manque de moyens, agendas régionaux, stratégies individuelles) qui favorisent des formes de marginalisation, subies ou volontaires, d’un territoire et de ses populations. Ces régions sont bien souvent considérées comme des « mondes vides » dans les imaginairesv, marqués par l’isolement, la dangerosité voire l’arriérationvi. Les notions de marges, confins et périphéries sont fortement associées à un monde des frontières également marqué par les circulations, les connexions et les processus d’intégration. La réflexion menée interrogera l’opposition classique « centre / périphérie » pour réévaluer l’organisation (archipélagiquevii, monde pleinviii) des territoires de confins et mener une réflexion sur les mondes de « l’entre-deux »ixx.Une démarche comparatistexixii sera menée pour mettre en lumière les modalités de leur inscription dans les logiques de circulationxiii et le poids du contexte dans ces évolutions. Les mobilités, géographiques comme sociales, façonnent des sociétés multiculturellesxiv à l’agency certaine et une attention particulière sera portée sur les fleuves comme voies de pénétration et obstacles infranchissables, lieux d’échanges et lignes de séparationxvxvi.

iAnderson M. (1996) Frontiers: Territory and State Formation in the Modern World. Cambridge: Polity Press.

iiDullin S. (2014) La Frontière Épaisse. Aux Origines Des Politiques Soviétiques (1920 – 1940). Paris: Editions de l’EHESS.

iiiBarth F. (1969) Ethnic Groups and Boundaries: The Social Organization of Culture Difference. Oslo: Universtitetsforlaget.

ivBraudel, F. (1958) Histoire et Sciences sociales : La longue durée. Annales. 13: 725–53.

vSerje M. (2005) El revés de la nación: territorios salvajes, fronteras y tierras de nadie. Bogotá: Ediciones Uniandes-Universidad de los Andes.

viLe Tourneau F-M (2020) Sparsely populated regions as a specific geographical environment. Journal of Rural Studies 75: 70–79. lien

viiBlais H., Deprest F. and Singaravélou P. (eds) (2011) Territoires impériaux: une histoire spatiale du fait colonial. Paris: Publications de la Sorbonne.

viiiZappia N. (2014) Traders and Raiders: The Indigenous World of the Colorado Basin, 1540-1859. Chapel Hill : University of North Carolina Press.

ixCapdevila L., Richard N. and Obregón Iturra J.P. (eds) (2011) Les Indiens des frontières coloniales : Amérique australe, XVIe siècle-temps présent. Histoire. Rennes: Presses universitaires de Rennes.

xMandrini R.J. (2006) Vivir entre dos mundos: conflicto y convivencia en las fronteras del sur de la Argentina, siglos XVIII y XIX. Buenos Aires: Taurus.

xiBlanc J. and Freitas F. (eds) (2018) Big Water: The Making of the Borderlands Between Brazil, Argentina, and Paraguay. Tucson: University of Arizona Press.

xiiGiudicelli C., Havard G. et Bernabéu Albert B. (2013) La indianización. Cautivos, renegados, misioneros y « hommes libres» en los confines americanos (Siglos XVI-XVIII), Madrid: Doce Calles.

xiiiSilva G. de V., Granger S. and Le Tourneau F.-M. (2019) Défis de la circulation à la frontière entre le Brésil et la Guyane française (France). Mercator - Revista de Geografia da UFC 18(7): 1–14. lien

xivUsner D.H. (1992) Indians, Settlers, and Slaves in a Frontier Exchange Economy: The Lower Mississippi Valley Before 1783. Chapel Hill: The University of North Carolina Press.

xvValerio-Jiménez O.S. (2013) River of Hope: Forging Identity and Nation in the Rio Grande Borderlands. Durham: Duke University Press.

xviBénat-Tachot L. et Onetto Pávez, M. (2020) Fleuves et Montagnes : les défis de l’espace américains, XVIe-XVIIIe siècles, Nuevo Mundo Mundos Nuevos, octobre-décembre 2020. lien