Delia GUIJARRO ARRIBAS

28 ans
Allocataire MENESR
École des hautes études en sciences sociales (EHESS)





Parcours universitaire

2015  2016 Année préparatoire au doctorat en Sociologie à l’EHESS, sous la direction de Gisèle Sapiro.
2014 – 2015 Master 2 Métiers des Archives et des Bibliothèques à l’Université d’Angers.
2012 – 2013 Master 2 Traduction littéraire et édition critique à l’Université Lumière Lyon 2.
2011 – 2012 Master 1 Etudes politiques à l’EHESS. Paris.
2006 – 2011 Licenciatura de sciences politiques et de l’administration à la Universidad Complutense de Madrid.

Bourses de recherche et séjours internationaux

2011 : Bourse de mobilité ibéro-américaine « Santander-CRUE » en collaboration avec la Universidad Complutense de Madrid et la Universidad del Desarrollo de Santiago du Chili.
2010 : Bourse programme de recherche « Citoyenneté et immigration dans les services sociaux en Espagne ». Centro Superior de Investigaciones Científicas (CSIC). Madrid. Espagne.
2010 : Bourse d’organisation et participation au colloque « Crise économiques et politiques sociales ». Institut de politiques et biens publics (IPP) du CSIC. Madrid. Espagne.

Recherches en cours

Catégories et systèmes de classification - Un enjeu de pouvoir au cœur des pratiques éditoriales dans les mondes hispanophone et francophone (1975-2015).

Dans son article sur la circulation internationale des idées, Pierre Bourdieu (2002) représentait la chaîne du livre comme un ensemble différencié d'opérations sociales allant de l'écriture à la lecture en passant par des opérations de sélection et de marquage liées au monde de l'édition. Si ces opérations – la traduction, la publication, le choix de la collection, l'indexation, la description – ont pour objectif évident de convertir la création en matière (Larraz 2014 : 123), elles représentent également une intervention directe sur l’oeuvre et recouvrent à ce titre un enjeu de pouvoir dans le champ de l'édition en lien avec les champs de production et de réception. Régies par des règles sociales solidement établies, ces opérations n'en confèrent pas moins aux agents de l'édition autant d'espaces de manoeuvre pour imposer leur vision du monde.

Si l’objectif est de mieux comprendre la structure du champ éditorial par l'étude des classifications, il semble alors pertinent d'interroger celui-ci à la fois comme un espace de production discursive et de production matérielle. Je souhaite centrer mes recherches sur les processus de sélection et de définition des catégories et des systèmes de classification propres aux pratiques éditoriales du monde hispanophone et francophone depuis la fin des années 1970 (fin du franquisme en Espagne, crises économiques en Amérique latine, début du processus international de concentration de l'industrie éditoriale). Dans ce nouvel espace internationalisé du marché du livre, les éditeurs continuent à jouer un rôle central. L'éditeur n'a pas perdu sa fonction de médiateur entre champs de production et de réception, entre l’oeuvre et son lecteur. Les « choix » de textes et d’auteurs sont le produit d’une sélection régie par la logique diacritique du champ (Bourdieu 1999 : 4). A l’instar de l’auteur qui oriente son ouvrage vers une maison d’édition ou une autre en fonction de la représentation qu’il a de celles-ci ; les éditeurs, directeurs de collections et autres intermédiaires sélectionnent les auteurs et les textes selon des catégories propres qui vont définir leur système ou « schéma de classification » (Durkheim et Mauss 1903).

A travers l’étude des systèmes de classification du marché éditorial dans deux espaces linguistiques, ce projet s’inscrit au croisement entre une sociologie culturelle et une sociologie des classifications. Nous nous intéressons particulièrement aux logiques et pratiques des acteurs du marché – en tenant compte de leur espace des possibles tant au sein de la maison d’édition que dans le marché éditorial –, qui visent l’imposition de catégories – habitus mental en vertu duquel nous réalisons une activité de hiérarchisation sociale – circulant dans et par-delà les États-nations. Il s’agit d’aller au coeur des systèmes de classification pour mieux comprendre le marché éditorial et culturel, mais aussi la genèse des représentations et des pratiques sociales, les acceptions du local et du global ainsi que l’interaction de stratégies symboliques et économiques orientées vers la construction sociale de la valeur du produit.

Les sciences sociales qui s’intéressent au marché du livre et de l'édition depuis les années 1980 ont intégré dans leurs analyses la théorie bourdieusienne des champs. Ils sont ainsi plus attentifs aux agents et à la diversité de leurs motivations (Dirkx 1999 : 71). On constate surtout depuis le milieu des années 1990 un accroissement significatif d'études qui essaient d'expliquer la recomposition de l'espace éditorial international (Sapiro 2009). Cette approche a été explorée en particulier par les sociologues de la traduction qui proposent de nouvelles pistes intéressantes sur la configuration des relations spatiales et des logiques spécifiques dans l'univers de la production culturelle. Ce tournant méthodologique des années 1980 a affecté également l'histoire de l'édition en France, qui regroupe l'histoire de la lecture, de la culture et du champ littéraire, et qui représente incontestablement la bibliographie la plus abondante sur la question. Celle-ci doit être rapprochée des points de vue qui font le lien entre les intérêts économiques et la production des biens symboliques (Reynaud 1982, 1999). A partir des années 2000, les principaux acteurs de ce tournant méthodologique interdisciplinaire ont suscité un important débat sur le lien entre champ national et champ littéraire. Dans La République mondiale des Lettres, Pascale Casanova (1999) soutient qu'avec l'internationalisation du marché du livre, les champs nationaux n'ont pas disparu mais luttent entre eux, selon des rapports de domination, pour l'obtention d'une légitimité littéraire universelle très liée au prestige de la langue. Néanmoins, le débat continue comme en témoigne la publication des actes d'une rencontre du réseau ESSE sous la direction de Joseph Jurt (2007) et sous le titre Champ littéraire et nation. Concernant le marquage éditorial, on peut citer particulièrement les études sur la constitution des collections et des catalogues d'éditeur réalisés par Hervé Serry (2002), Isabelle Oliviero (1999) ou Anne Simonin (2004), puisqu'ils permettent « d'illustrer la complexité du rôle décisif de l'éditeur comme co-créateur de l'oeuvre au sein d'un 'cercle de la croyance' que masque sa puissance révélatrice » (Serry 2012 : 51).

On remarque dans toutes ces études, sans jamais être approfondie pour autant, l'importance centrale des luttes pour l'imposition des catégories qui structurent l'espace de l'édition sous forme de systèmes de classifications. En outre, l'étude du marché éditorial comme l'espace d'un processus décisionnel et performatif n'a pas suffisamment été pris en compte par cette bibliographie. Les systèmes de classification ont toutefois fait l’objet d’analyses aux objets très divers de la part de linguistes, de philosophes, d'anthropologues et de sociologues qui essaient de comprendre les relations spécifiques entre les différents groupes sociaux. Néanmoins la plupart des travaux qui s’intéressent aux classifications (en tant qu’objet d’étude à part entière) font une distinction entre classifications scientifiques ou des connaissances d’une part et classifications techniques de l’autre.

Alain Desrosières (2000 : 299) attribue ce clivage à l’approche que Durkheim et Mauss proposent dans De quelques formes primitives de classification. Contribution à l'étude des représentations collectives. Toutefois, cet ouvrage de 1903 propose une étude des classifications comme « le résultat d’activités pratiques impliquant des jeux d’acteurs aux identités plurielles et aux intérêts parfois contradictoires » (Chauvin 2006 : 29). Mary Douglas reprend du texte de Durkheim et Mauss l’idée que toute classification implique un ordre hiérarchique. Dans le livre Comment pensent les institutions, Douglas (1999) énonce ainsi que la classification est une activité d’exclusion et propose une analyse, sans en approfondir la genèse, des classifications vitivinicoles. Plus d’une vingtaine d’années plus tard, Marion Fourcade (2012) reviendra sur les classifications vitivinicoles et cette fois ci en étudiant la genèse, les dynamiques et les changements des classifications. Surmontant le débat entre classification scientifiques et techniques, Marion Fourcade (2013) met en relation les classifications et les hiérarchies sociales, et elle nous incite à reconsidérer la question en prêtant une attention spéciale à la disponibilité et à l'utilisation croissante de données personnelles et de modèles statistiques. On observe notamment un intérêt marqué pour ces questionnements dans les études de sciences de l'information et de la documentation, questionnements liés aux interrogations actuelles sur la circulation des datas, nouvelles formes d'indexation informelles dans les réseaux sociaux, « l'individu classificateur » face au web 2.0. En langue anglaise, on peut également citer Timothy J. Dowd (2013). Ce dernier a mis en relation classifications esthétiques (notamment musicales) et stratégies d'affaires, en se basant en partie sur les études de Paul J. DiMaggio (1987) qui, dans Classification in Art, s'intéresse notamment à la dynamique des classifications artistiques. Ces productions ne constituent pas un champ identifié mais il est intéressant de les comparer parce qu’elles portent toutes des interrogations communes qui mettent en jeu les classifications, leur production et leur analyse.

Très peu d’études ont été consacrées à l’histoire et à la sociologie de l’édition en langue espagnole, compte tenu du faible développement de la sociologie culturelle dans les pays hispanophones. Le groupe gicelah, créé en 2006 en Espagne avec l’ambition de développer l'histoire culturelle du marché de l’édition, n'a produit que très peu de travaux. Il existe donc un grand vide d’analyse autour du marché de l’édition hispanophone en lien avec un manque de rigueur théorique et méthodologique. Il faut cependant citer les travaux du sociologue Gustavo Sora (1999) sur les circulations dans l’édition hispano-américaine et notamment sur le marché de l’édition en Argentine et au Brésil et ceux de l'historien Fernando Larraz (2014) qui a étudié certaines maisons d’éditions espagnoles et leurs collections pendant la deuxième république et la guerre civile d’Espagne.

L'un des intérêts de cette recherche est de croiser des études qui se revendiquent de la sociologie culturelle, d’autres de l’histoire de l'édition, d’autres encore de l'économie, de la philosophie, de l'anthropologie ou de la documentation. Il ne s'agit pas ici de classifications des savoirs mais de faire dialoguer toutes ces recherches qui peuvent nous aider à comprendre les questionnements propres aux classifications dans le champ de l'édition.

L’industrie éditoriale a été très étudiée sous un angle économique. Nous proposons une analyse relationnelle pour montrer que cette industrie est structurée au moins autant par des logiques symboliques que par des logiques économiques. Une telle analyse invite à réfléchir aux conditions de publication – ou de non-publication – d'un livre ainsi qu'aux liens entre systèmes de classification et « goûts » culturels.

L'un des défis du sociologue est de comprendre les mécanismes par lesquels les catégories sont construites et adoptées, en se demandant si elles sont aussi stables et partagées qu'on pourrait le croire. Les catégories et classifications s’inscrivent progressivement dans les pratiques des individus organisant l’ordre social, parce qu'elles « permettent à chacun de donner sens à l'espace social et à sa propre position au sein de celui-ci, mais aussi d'organiser ses conduites aux mieux des ressources dont il dispose et de ce qu'il conçoit comme ses intérêts » (Depaule et Topalov 1996 : 3). Dans le champ de l'édition, les classifications permettent de sélectionner un auteur, un ouvrage, mais aussi de le marquer et de classer son contenu. Il semble alors pertinent d'interroger ces catégories et classifications, leur signification sociale, leurs circulations – entre champs linguistiques et au sein d'un même champ national – ainsi que la manière dont elles sont perçues par les différents acteurs de la chaîne du livre : auteurs, lecteurs, éditeurs et autres intermédiaires (traducteurs, libraires et bibliothécaires). D'autre part, dans ce marché du livre internationalisé, il convient d'identifier les acteurs et les pratiques professionnelles à l'origine de la construction – consciente ou inconsciente, justifiée ou non – de ces catégories et classifications. L'étude de ces pratiques et de leur évolution dans le temps est à mettre en lien avec celle du profil des agents et de leur espace des possibles. Il s'agit de s'intéresser aux luttes de domination pour l’imposition des catégories qui amènent à la variabilité des systèmes de classification. L'étude de deux aires linguistiques, ou de deux langues officielles – l’espagnol et le français – dominant le champ littéraire (Bourdieu et Boltanski 1975), permet de travailler sur les interactions et intersections entre des catégories propres à chaque langue. Elle permet également de repérer les changements d'acception et d'usage, ainsi que les circonstances d'innovation sans perdre de vue le système dans lequel la catégorie prend sens.

L’utilisation persévérante du concept de « circulation » par la Connected History et les Global Studies a permis la remise en cause des analyses ethnocentrées et des approches réductionnistes « centre-périphérie » (Zuñiga 2007 : 72). Toutefois la défense d’un cadre mondial et de connexions généralisées dans le marché de l’édition ne fait qu’alimenter une représentation allégorique du global ou « conscience de la globalité » (Chartier 2001). Prendre comme unité d’étude l’aire linguistique – qui définit en bonne partie la structure du marché de l’édition (Sapiro 2009) –, souligner la notion d'intersection entre catégories et classifications en prêtant une attention particulière aux conséquences du croisement (Werner, Zimmermann 2003), multiplier les points d’observation et les échelles doivent permettre de concilier les analyses globales et locales, l’approche comparative et l’approche connectée. Réaliser une étude du marché éditorial présente des difficultés liées à la fermeture du milieu professionnel et à la configuration propre du marché (groupes commerciaux et financiers structurés en réseaux complexes).

La sélection des maisons d’édition analysées prendra en compte des variables comme la taille de l’entreprise (chiffre d’affaire, nombre des salariés), les liens de dépendance financière et commerciale, le poids sur le marché (prix, best-sellers) et le capital symbolique (ancienneté, prestige du fonds, prestige des directeurs de collection). Il nous semble donc intéressant de choisir un groupe éditorial à intégration verticale, un groupe éditorial à intégration horizontale, un grand éditeur littéraire indépendant, et deux petits éditeurs indépendants (l’un en littérature, l’autre en sciences humaines et sociales) pour chaque aire linguistique. Il serait pertinent d’analyser dans un premier temps les catalogues et les collections des éditeurs (leur structure, les thématiques incluses ou non). Il serait utile de réaliser une ethnographie de ces lieux d'édition et une étude approfondie (de type prosopographique) des agents littéraires, éditeurs et directeurs de collections selon cet échantillon. Enfin, l'analyse documentaire et d'archives (correspondance, articles spécialisés, discours, etc.) ainsi qu'un travail d'entretiens semi-directifs nous permettraient de définir et de cartographier les discours des différents acteurs de la chaîne du livre et de mieux comprendre les perceptions des catégories mobilisées.