La Guerre et ses traces
Conflits et société en Hispanie à l’époque de la conquête romaine
MILAGROS NAVARRO (UMR 5607, Bordeaux)
L’histoire événementielle de la conquête (218-15 a.C.) a, depuis le siècle dernier, fait l’objet de très nombreuses études, dont les acquis ont été synthétisés notamment dans un ouvrage qui fait aujourd’hui figure de classique : Blázquez Martínez et Montenegro Duque (1982). Sans le remplacer sur ce plan, les publications générales ultérieures témoignent cependant des renouvellements notables de perspectives qui se sont inévitablement produits en vingt ans : Richardson (1996) ; Roldán Hervás et Wulff Alonso (2001) ; Luik (2005). Si la trame d’ensemble de la conquête et de ses rythmes demeure globalement inchangée, la vision des processus ayant mis en contact les populations hispaniques et les Romains s’est modifiée sur certains points, au gré des préoccupations qui ont marqué l’évolution de l’historiographie au cours de ces dernières décennies.
Dans ce contexte, on constate une attention croissante portée à la guerre elle-même et à ses manifestations. Le phénomène guerrier apparaît en effet comme une expression privilégiée des structures politiques et sociales et comme un précieux révélateur des conceptions du monde propres à chaque société. Ces questions tendent à être explorées, aussi bien du côté indigène que du côté romain, comme en témoigne l’exposition sur ce thème qui s’est tenue à Madrid il y a une dizaine d’années : Collectif (1997). De ce point de vue, l’aspect le plus remarquable est l’essor des recherches sur la guerre indigène : Ciprés (1993) ; Berrocal-Rangel (1997) ; Moret et Quesada Sanz éd. (2002) ; Quesada Sanz (2003). Ces travaux montrent la nécessité de repenser la confrontation entre Rome et les peuples hispaniques sans la soumettre exclusivement aux schémas topiques hérités de l’ethnographie gréco-romaine qui imprègnent les sources littéraires et dont les caractéristiques sont désormais de mieux en mieux connues : Cruz Andreotti, Le Roux et Moret éd. (2006). D’un autre côté, l’activité militaire des gouverneurs romains a été bien mise en évidence : Salinas de Frías (1995). Mais les formes et les motivations de la guerre romaine restent à préciser par rapport à la conquête et au contrôle des territoires hispaniques, comme le suggèrent deux colloques récents : Cadiou, Hourcade et Morillo Cerdán (2003) ; Ñaco del Hoyo et Arrayás dir. (2006). Une place doit être ainsi faite à des pratiques politiques et diplomatiques, dont l’importance a sans doute été jusqu’ici sous-estimée : García Riaza (2002).
L’apport de l’archéologie à ces renouvellements et à ces questionnements est essentiel. D’ailleurs, c’est une volumineuse étude des armes ibères qui a marqué une étape majeure dans l’élaboration d’une anthropologie de la guerre ibérique : Quesada Sanz (1997). Les découvertes d’armes romaines, moins nombreuses et souvent problématiques, n’ont pas donné lieu à une telle réflexion d’ensemble et font surtout l’objet de publications isolées : par exemple Cinca, Ramírez Sábada et Velaza (2003). Pourtant, une analyse approfondie de certains dossiers peut donner des résultats spectaculaires, comme en témoigne l’identification proposée pour le gladius hispaniensis : Quesada Sanz (1997b). Or, le réexamen de corpus importants issus des fouilles anciennes commence à peine : Luik (2002). D’ailleurs, en ce qui concerne les militaria romains, l’attention s’est essentiellement concentrée sur les traces éventuelles de structures attribuables à des camps légionnaires : Ulbert (1984) ; Morillo Cerdán (1991 et 1993) ; Cañas Aparicio, González Fernández, et Abásolo (2000) ; García Marcos et Morillo Cerdán (2002) ; Morillo Cerdán éd. (2007). Toutefois, les discussions les plus approfondies se sont en réalité limitées au cas numantin, en partie parce qu’il est le mieux documenté et en partie à cause de sa portée symbolique : Dobson (1996), Pamment Salvatore (1996), Jimeno Martínez (2002), Luik et Müller (2006). Pourtant, le dossier controversé des camps des guerres cantabres, récemment découverts, montre le parti à tirer de recherches plus systématiques : Peralta Labrador (1999 et 2002). En tout état de cause, il faut reconnaître que le dynamisme actuel de l’archéologie militaire en Espagne profite moins à la période de la conquête qu’à la période impériale que concerne ainsi la très grande majorité des communications des deux importants colloques organisés dernièrement sur ce thème : Morillo Cerdán coord. (2002) et Morillo Cerdán éd. (2006). L’interprétation de la documentation archéologique demeure donc souvent problématique et exigerait un effort de définition méthodologique trop rarement effectué. Le vif débat qui s’est engagé en 2001 à propos de l’usage des fortifications ibériques illustre la nécessité d’un tel aggiornamento : Gracia Alonso (1997) ; Moret (2001) ; Quesada Sanz (2001) ; Gracia Alonso (2001). D’une manière générale, l’ensemble des vestiges associés à la guerre et à l’insécurité, pour la période de la conquête, doivent être intégrés à une réflexion plus globale, seulement esquissée pour le moment : Moret et Chapa éd. (2004).
De même, les répercussions de la guerre sur les sociétés n’ont été que partiellement traitées. Une tentative peu convaincante pour mesurer les conséquences démographiques des guerres celtibéro-lusitaniennes nous rappelle, certes, les limites de nos sources en la matière : Solana Sáinz, J. M. (1998). Mais des pistes, plus ou moins intéressantes, ont néanmoins été ouvertes autour des réactions provoquées dans les sociétés indigènes par la confrontation avec les armées romaines et plus généralement avec le pouvoir romain : García Moreno (1989) ; Muñoz (1990 et 1994) ; Pitillas Salañer (1995 et 1996). Ces travaux amorcent en particulier une réflexion sur la violence et sa place qui mériterait d’être poursuivie et approfondie. La mobilisation des populations hispaniques au service de la guerre romaine a été analysée plus en détail par le biais des levées auxiliaires : Roldán Hervás (1993). En revanche, le traitement d’aspects directement liés à la façon dont les populations subissaient la guerre, comme les fournitures fréquentes d’otages ou bien le sort réservé aux femmes, demeure encore assez ponctuel : García Riaza (1997) ; Martínez López (1990). Il est vrai que la documentation ne facilite pas de telles approches. De façon plus générale, l’ensemble de la bibliographie relative à cette période pour la péninsule ibérique ne peut ignorer que les différents sujets qu’elle est amenée à traiter posent, à un moment ou à un autre, le problème des transformations induites dans ces différents domaines par l’intervention de Rome et de ses armées : on ne peut donc citer ici tous les travaux (sur le peuplement, l’urbanisation, la monnaie, les élites, les voies de communication, l’économie et le commerce, l’art, etc) qui envisagent un lien plus ou moins direct entre leur objet d’étude et les conflits qui se sont déroulés à l’époque. Soulignons seulement que l’explication d’une évolution par la guerre, ou les nécessités que celle-ci entraîne, est souvent une solution commode, et parfois artificielle. Une étude plus systématique de ces phénomènes reste à faire. L’intérêt de mener une réflexion en ce sens a été d’ailleurs démontré récemment dans deux domaines essentiels, l’économie et la fiscalité : Ñaco del Hoyo (2003).