L'esclavage aux époques médiévale et moderne (XIIIe-XVIIe siècle)

La péninsule Ibérique : entre deux mers, entre deux mondes

14
February
-
18
February 2011
VALLADOLID
Workshop

Coord. : FABIENNE GUILLÉN
Org. : Commission européenne (7e PCRD), École des hautes études hispaniques et ibériques (Casa de Velázquez, Madrid), Instituto Universitario de Historia Simancas (Valladolid)

Le propos n’est pas neuf : la péninsule Ibérique est indéniablement, et par surcroît sur la longue durée historique, une terre d’asservissement. Ainsi qu’on peut l’inférer des grandes synthèses de Phillips notamment, de la péninsule antique qui voit prospérer l’esclavage public et privé, à la péninsule moderne, consommatrice et ré exportatrice de pièces d’Inde vers le nouveau Monde, s’il y a variabilité des statuts et des modèles, à peine y a-t-il solution de continuité. Interface géographique, économique et politique entre les espaces méditerranéen, saharien et atlantique depuis le haut Moyen Âge, elle est le théâtre et sans doute l’acteur principal de la recomposition de leurs relations à la faveur des entreprises d’exploration et de colonisation soutenues par les monarchies castillane et portugaise.

Espaces des traites

Des travaux récents ont révélé l’ampleur de l’entreprise portugaise en Atlantique, la rationalité de l’approche du commerce esclavagiste sur les côtes sud marocaines et sénégambiennes d’abord, puis vers le golfe de Guinée. Ce faisant, c’est tout un ensemble d’échanges commerciaux pluri centenaires qui est affecté par cette recomposition spatiale, économique et politique. D’autres recherches menées de l’autre côté de l’océan, permettent de vérifier la comptabilité de la traite depuis le Portugal et la Castille, voire l’Aragon ― par le port de Valence  vers les îles d’Hispaniola,  de Cuba et de la Nouvelle Espagne, premières destinations des nouvelles traites. Nous aimerions, au cours de cette semaine de spécialisation, mettre en résonance ces recherches et répondre peut-être aux questions qui demeurent posées sur cette « transition » de l’esclavage médiéval à l’esclavage « moderne ». Quelles inflexions connaissent les courants d’approvisionnement méditerranéens traditionnels ? Comment se construit ce « premier atlantique des traites négrières » ? Comment s’articule t-il, s’il ne lui tourne pas le dos, à l’ancienne mer pourvoyeuse de captifs et d’esclaves ? Quels acteurs et quels volumes sont exactement distribués vers la Méditerranée, en péninsule et vers les premiers territoires coloniaux.

Espaces et formes d’exploitation

Mais ce territoire n’est pas qu’un lieu de redistribution des produits de la première traite d’esclaves noirs, les sociétés péninsulaires médiévales et modernes sont, à tout le moins des sociétés à esclaves. Elles mettent donc en œuvre des formes diverses d’exploitation. A cet instant, nous pouvons nous tourner à nouveau vers Phillips qui définit l’esclavage médiéval en péninsule comme un « esclavage de transition » entre deux des modèles et des temps forts de l’histoire de l’esclavage, celui de l’antiquité et celui de la période moderne. Ce manque de caractérisation, de même sans doute que la séduction exercée par une représentation linéaire et téléologique de formes inabouties vers le modèle « parfait» de la plantation ou du gisement minier colonial, ont conduit les historiens à rechercher, précisément en péninsule ibérique, des « laboratoires » aux formes de l’exploitation esclavagiste. Ces espaces, ces structures de production existent-elles ? Moulins sucriers canariens et capverdiens portent-ils témoignage de la translation du paradigme sucrier de la Méditerranée à l’Atlantique ? Exploitations agricoles andalouses, mines, savonneries, moulins foulons et madragues préfigurent-ils, quoique fugacement, des structures de production reposant sur l’esclavage collectif, des sociétés esclavagistes ? Le modèle de l’esclavage « individuel », domestique ou artisan et urbain tel qu’il prévaut, semble-t-il au Moyen Age et en Méditerranée, est-il exclu du modèle moderne de l’esclave et du modèle colonial ? La réalité péninsulaire de la rentabilisation du travail servile n’est-elle pas plus complexe ? Comment s’articulent travail salarié et travail servile, selon quelles dynamiques historiques ? Quels conditionnements, les différents espaces péninsulaires peuvent-ils imprimer à la rentabilité du travail servile ?

Modèles juridiques

Enfin, c’est depuis ce territoire péninsulaire où la captivité et l’esclavage sont des réalités historiques vécues et pensées depuis l’Antiquité, qu’est affrontée l’aventure de l’expansion européenne vers les mondes atlantiques, africains d’abord puis amérindiens. 
Captivité et esclavage, deux des assomptions possibles de la servitude, sont en partie réglés par le droit romain, si l’on en juge par le formulaire et la pratique notariale de l’orient péninsulaire, très peu après sa renaissance bolognaise. Les pratiques guerrières de la frontière entre Islam et Chrétienté, tant sur terre que sur mer, ont également assuré le développement de la pratique de la rançon, qui évite au captif de guerre ou de course, la réduction à la condition d’esclave. Mais la traite négrière sur les côtes d’Afrique, qui fait intervenir les Portugais et les Azénègues, reprend le terme « resgate » et la transaction d’une étrange façon. Ce recours n’est-il pas devenu discutable ? L’augmentation du volume d’individus rachetés, dans des conditions douteuses, provoque des questions sur la légalité de leur captivité. Comment vont-elles croiser celles soulevées par la conquête et le statut que l’on peut conférer aux indigènes ? Ces deux grands phénomènes historiques sont à l’origine d’un mouvement de réflexion juridique et théologique sans précédent. Comment les modèles juridiques de la captivité et de l’esclavage sont-ils repensés pour s’adapter à la situation du commerce avec les Azénègues, les intermédiaires sénégambiens ou guinéens et répondre à l’ambition économique? Comment les théologiens juristes reprennent-ils l’argumentaire des marchands pour évaluer la légalité de la traite ? Que peuvent nous enseigner les sommes d’Artes de contractos sur l’articulation du droit et des échanges économiques ? Quels écarts entre les modèles statutaires de l’esclavage médiéval en péninsule ibérique et moderne dans les territoires coloniaux ? Comment se projettent les représentations péninsulaires de l’esclavage, sur le monde colonial, situant à nouveau la péninsule ibérique entre deux mondes.