Depuis deux ans, l’Amérique latine est entrée dans un contexte commémoratif très actif comme en témoignent manifestations scientifiques ou publications destinées à un public plus large. Il n’est pas anodin de souligner qu’un tel contexte coïncide avec le retour au premier plan de la réflexion et des débats sur les identités nationales et leurs processus de construction. Dans ce contexte, il semble intéressant de lancer une recherche doctorale portant sur les usages de l’histoire dans la construction des identités nationales en Amérique latine, au XIXe siècle, en confrontant les matériaux produits par les historiens et celui élaboré par les mémoires nationales.
L'EHEHI et l'École doctorale TESC se sont donc associées et ont obtenu du Ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche une allocation doctorale d'une durée de trois ans au titre de la coopération internationale pour un/e doctorant/e dont les travaux porteront sur "Histoire, mémoire et construction des identités nationales dans l'Amérique latine du XIXe siècle".
Le/la candidat/e devra être titulaire d'un master recherche (ou diplôme équivalent) et avoir une formation en histoire. Elle/il devra faire preuve d'expérience dans la réalisation de travail d’archive, si possible en lien avec l’Amérique latine, et maîtriser la littérature portant sur les rapports entre « Histoire et Mémoire » et/ou celle de la construction des identités nationales en Amérique latine. La maîtrise de l’espagnol est indispensable.
Les candidatures sont à adresser par mel au secrétariat de l’ED TESC (edtesc@univ-tlse2.fr) avant le 30 septembre 2010, avec copie au Directeur de l'École doctorale (mbertran@univ-tlse2.fr) et au Directeur des études pour les époques moderne et contemporaine de l'EHEHI (ehehi@cvz.es).
Les dossiers doivent comprendre les pièces suivantes :
-> Lettre de motivation adressée au directeur de l’Ecole Doctorale
-> Projet de thèse (5 pages maxi. avec bibliographie sommaire)
-> Un exemplaire du mémoire de M2 R (ou équivalent)
-> Copie du diplôme de M2 (ou équivalent)
-> CV détaillé
-> Etat de situation universitaire
"Histoire, mémoire et construction des identités nationales dans l’Amérique latine du XIXe siècle"
Contexte scientifique et positionnement du projet
Depuis 2008, l’Amérique latine est entrée dans une frénésie commémorative. Du nord au sud du sous-continent se multiplient colloques, congrès, débats et publications relatifs à la longue décennie qui, au début du XIXe siècle, voit les Amériques ibériques s’affranchir du joug colonial. Ce contexte commémoratif, comme l’a montré par exemple l’imposant Congrès International tenu en novembre 2008 à Veracruz, met l’accent sur les processus politico-militaires de la question au détriment de dimensions ou de questionnements relevant d’approches historiennes plus variées. Une telle orientation historiographique confirme sans aucun doute le succès, aujourd’hui patent, de la révision historiographique entreprise, il y a une vingtaine d’années, par plusieurs historiens tant européens que latino-américains. Leurs objectifs étaient de dépoussiérer une thématique restée historiographiquement prisonnière des débats politiques latino-américains du XIXe siècle opposant, pour faire bref, les visions « libérales » et « conservatrices » de cette étape cruciale de l’histoire du sous-continent. A cette fin ils choisirent d’aborder la question en focalisant l’analyse sur les différentes manifestations du politique, avec une attention toute particulière sur les pratiques électorales, sur les jeux politiques auxquels elles donnent lieu ou encore sur les débats relatifs à la forme politique des États nés de ces indépendances. Sans remettre en question l’importance de ces questions dans la compréhension de la période, on peut cependant souligner que la production historique actuelle, directement influencée par ces approches, tend à laisser au second plan des aspects non moins primordiaux pour notre connaissance de ces événements. Bien plus, cette approche combinée avec le contexte commémoratif actuel en vient parfois à relégitimer une histoire événementielle des plus traditionnelles qui accorde une place significative aux épisodes purement militaires d’une époque qui se prête tout particulièrement à cette dérive.
Il n’est pas anodin de souligner combien ce contexte commémoratif coïncide d’ailleurs en Amérique latine avec le retour au premier plan de la réflexion et du débat sur les identités nationales. Dans cette région du monde, comme d’ailleurs dans presque toutes les anciennes colonies, la réflexion identitaire occupe toujours une place de première importance dans la construction des identités nationales élaborées postérieurement aux accès aux indépendances. Dans ce sous-continent ouvert, quoique très inégalement, à la déportation de quelques dix ou onze millions d’Africains ainsi qu’à l’immigration d’origine européenne tout au long de ces cinq derniers siècles, penser l’identité fut toujours un exercice autant banal que nécessaire, ainsi que le confirme le surgissement d’une « conscience créole » dès la fin du XVIe siècle, tout particulièrement dans les colonies hispaniques. Dans le même temps, les interrogations contemporaines relatives aux questions identitaires n’ont cessé de s’aiguiser, à la faveur de la faiblesse des fondements sur lesquels s’élaborèrent ces identités nationales à partir du XIXe siècle et qui, sauf exception, ne sont nullement assumés par l’ensemble des populations concernées. D’autant plus qu’une grande partie des fondements de ces identités provenaient spécifiquement de modèles de constructions nationales importées en Amérique latine tout au long du XIXe siècle depuis l’Europe ou les États-Unis.
Le fort tangage auquel se trouvent soumis aujourd’hui ces modèles de construction et de définition des identités nationales favorise inévitablement le retour en force de toutes ces autres identités qui se virent obligées d’accepter une domination alors présentée et assumée comme un facteur de modernité et de progrès. Depuis le milieu des années 1980 la plupart des pays latino-américains ont modifié leurs constitutions, abandonnant le paradigme d’une nation homogène – définie notamment par une langue, une « race » issue du métissage et une religion – et reconnaissent le caractère multiethnique et pluriculturel de leurs composantes humaines. Dans le même temps, cette nouvelle définition constitutionnelle de la question identitaire s’est produite dans un contexte de mondialisation qui affecte directement la vision que l’on pouvait avoir de la nation. On comprend donc combien la réflexion historienne sur le processus de construction du national en Amérique latine depuis 200 ans reste un enjeu d’une actualité brûlante.
Cette nouvelle définition de nations plurielles s’accompagne inévitablement de la construction de références permettant à chacune de ses composantes de se distinguer des autres. Cette nécessité va de pair avec la généralisation des « bricolages identitaires » à travers lesquels les divers groupes, devenus rivaux, cherchent à affirmer leur propre identité au détriment d’une hypothétique identité nationale. Dans ce domaine, les pays d’Amérique latine à forte composante indigène donnent lieu à des processus de construction identitaire particulièrement actifs et significatifs. Tel est par exemple le cas du Guatemala où l’on assiste ces dernières années à une sorte de « re-mayaïsation » comme le confirment les travaux menés notamment par les anthropologues E. Esquit, S. Bustos ou M. Camus. Il en va de même avec la Bolivie où l’élection d’un « président indigène » en la personne d’E. Morales a eu tendance à accélérer le processus. Aujourd’hui, et comme le montrent les travaux de J. P. Lavaud qui font référence dans ce domaine ou ceux, plus récents, de V. Alvizuri, c’est peut-être dans ce dernier pays que ces bricolages identitaires sont les plus actifs comme l’a révélé aux yeux du monde la cérémonie d’investiture du président Morales le 21 janvier 2006 sur le site pré-inca de Tiahuanaco. Lors de cette cérémonie, E. Morales est apparu vêtu d'une tunique rouge et d'une coiffe à quatre pointes, réplique supposée des « costumes andins précolombiens » et confectionnée grâce à la technologie numérique. Il a alors remercié la Pachamama, la Terre nourricière, pour sa victoire avant de recevoir d'un chaman le bâton du commandement indigène, lui confiant l'autorité suprême sur les peuples andins. Des milliers de quechuas, aymaras et guaranis, du Pérou et de Bolivie, étaient venus acclamer « leur chef ». Le lendemain, plus modestement et de manière plus conventionnelle dans un cadre républicain, vêtu d’un costume « à l’occidentale », le nouveau président élu prêtait serment sur la constitution bolivienne…
Ces concurrences identitaires s’accompagnent bien souvent de « conflits de mémoire », les processus mémoriels contribuant à construire la légitimité dont chaque composante ressent impérativement le besoin face à ses rivales. Ces rivalités reposent sur la construction de « mémoires collectives » constituées de souvenirs, ou d’un ensemble de souvenirs, conscients ou non, d’expériences vécues et/ou mythifiées par une collectivité vivante servant à l’affirmation d’une identité dont le sentiment du passé fait partie intégrante. Ces éléments s’alimentent à un matériau d’une très grande diversité, qu’il s’agisse d’événements directement vécus ou transmis par la tradition, qu’elle soit écrite, pratique ou orale. Ces antagonismes concernent parfois une mémoire active, entretenue par des institutions, des rites, une historiographie, mais s’appuient aussi sur des mémoires latentes, parfois reconquises, à l’image de celle des minorités ethniques ou sociales opprimées ou assimilées depuis des siècles. On comprend alors que toutes ces mémoires collectives, constituées de ce qui reste du passé dans le vécu des groupes considérés ou de ce que ces groupes font du passé, débouchent inévitablement sur des constructions identitaires antagoniques dont les conflits mémoriels sont l’un des moteurs les plus présents et parmi les formes d’expression les plus actives.
Problématique et état de la question
Dans un tel contexte scientifique il semble intéressant de lancer, dans le cadre du thème relatif à « La formation de l’État dans le monde hispanique » défini par le projet quadriennal en cours de la Casa de Velázquez, un programme de recherche doctoral portant sur les usages de l’histoire dans la construction des identités nationales en Amérique latine au cours du XIXe siècle en confrontant les matériaux produits par l’histoire et les mémoires nationales.
A ce stade, il importe de préciser d’emblée le sens accordé aux catégories utilisées, notamment celles d’identité et surtout de construction « nationales ». On peut ici rappeler le sens que l’anthropologue Marcel Mauss accordait à la notion, souvent polémique car polysémique, de « nation ». Pour lui, cette catégorie devait s’appliquer d’abord à toute société organisée, structurée et intégrée, dotée d’un pouvoir central stable à l’intérieur de frontières déterminées et dont la population manifesterait une certaine unité culturelle en adhérent volontairement à un État et à ses lois. Cependant, dans la perspective adoptée dans cette recherche, il semble plus pertinent de ne retenir que les éléments relatifs aux composantes humaines de la définition de nation proposée par l’anthropologue plutôt qu’à l’État lui-même. Dans cette perspective, avec Marcel Mauss, nous considérerons que la nation consiste en une communauté dont la cohérence se fonderait sur des références communes, qu’il s’agisse notamment de fêtes, de rites ou d’un recours à l’identification d’un « ennemi commun ». Cette définition se complète utilement avec la nécessité, mise en évidence par l’histoire, dans laquelle se trouve toute nation d’instrumentaliser le passé. En ce sens, une nation ne saurait se construire exclusivement sur la base de références inscrites dans le seul présent, comme le postulait Marcel Mauss. Dans le même temps, elle ressent la nécessité d’inventer, d’élaborer et de diffuser entre ses membres un discours sur leur passé commun ou revendiqué comme tel. Une nation constitue donc clairement une « communauté imaginée », pour reprendre l’expression si pertinente de Benedict Anderson. « Communauté » parce que, malgré les inégalités entre ses membres, la nation se conçoit comme une fraternité. « Imaginée » parce que, bien que tous ses membres ne se connaissent pas personnellement, chacun ressent au plus profond de lui le sentiment d’appartenir à un tout construit sur la base d’une histoire commune, dimension qui renvoie explicitement au rôle central de la fabrication ou de l’élaboration du passé.
Sur ces questions, l’historiographie européenne a produit depuis une vingtaine d’années des travaux essentiels qui ont permis de renouveler notre connaissance de la construction du national en Europe depuis la fin du XVIIIe siècle. Parallèlement, les recherches coordonnées par P. Nora sur les lieux de mémoire ont ouvert un champ de recherche particulièrement fécond sur les processus de construction de mémoires nationales. Enfin, les débats actuels, tout spécialement en France, autour de la question de l’instrumentalisation de l’histoire à des fins partisanes, qu’il s’agisse des lois dites « mémorielles », de l’héritage considéré comme « positif » de la colonisation ou enfin de la recréation actuelle d’un imaginaire national analysée par N. Offenstadt, montre que toute réflexion sur « les usages de l’histoire » garde encore une actualité historiographique forte.
En utilisant ces travaux et ces questionnements comme références théoriques et méthodologiques, il est possible de transposer ces approches et leurs questionnements aux réalités latino-américaines. Cette transposition, et donc le renouvellement historiographique qu’elle sous-tend, est d’autant plus nécessaire que l’historiographie latino-américaine sur le sujet est resté longtemps rivée sur des approches aujourd’hui complètement dépassées. En réalité, dans nombre de pays, l’étude de la formation de la nation est restée prisonnière d’approches fondamentalement « militantes » comme elle avait pu l’être au cours du XIXe siècle dans le cadre du conflit opposant libéraux et conservateurs. Ultérieurement, avec la poussée des identités alternatives accompagnée du développement des recherches anthropologiques, ces « nations » latino-américaines prennent conscience de leur fragilité quand ce n’est pas de leur artificialité, annonçant pour certains leur disparition. C’est clairement cet enjeu que met en évidence le dossier de la revue Hérodote lorsqu’il choisit de confronter l’héritage des constructions nationales du XIXe siècle et la poussée des identités centrifuges de la seconde moitié du XXe siècle.
Dans ce paysage historiographique assez traditionnel dominant sur la question des constructions des identités nationales, on se doit cependant d’insister sur le renouvellement en cours grâce aux travaux qui, depuis la fin des années 90, sont venus souligner l’intérêt de reprendre cette question dans un cadre latino-américain. Tel est le cas des recherches sur la formation de nation, menées pour le cas équatorien par F. Morelli, (2001) qui soulignent l’importance des obstacles rencontrés au profit d’une organisation territoriale contrôlée par les pouvoirs locaux. Il en est de même pour le Guatemala avec l’apport décisif des travaux de A. Taracena Arriola (1999) qui reconstitue la genèse, et l’échec, de l’affirmation d’une « nation » à l’échelle des Altos. Dans la même direction se situent quelques travaux ponctuels ayant contribué à débroussailler le terrain dans le cas mexicain, tout spécialement l’article de A. Lempérière (1995) sur les commémorations des indépendances. Enfin, on peut aussi souligner les premiers résultats de recherches portant sur la construction des mémoires nationales qui, depuis une dizaine d’années, ont profondément renouvelé l’approche de la construction des nations en Amérique latine. Dans cette même orientation, les travaux de David Diaz Arias (2007) sur les commémorations et fêtes de l’indépendance au Costa Rica tout au long du 19ème siècle ou celui de J. Uzueta (2006) sur les usages du héros Hidalgo. Tous deux montrent l’importance de cette mobilisation de l’histoire au service de l’invention d’une identité et d’une mémoire nationale. Les travaux d’A. Enders sur la place de l’histoire dans la construction de l’identité nationale brésilienne tout au long du XIXe siècle sont un autre exemple de l’intérêt de cette approche et de ce questionnement. Il en va de même enfin avec le vaste programme de recherche coordonné par V. Guedea à la UNAM (Mexique) : lancé précisément à l’occasion du bicentenaire, il peut servir en quelque sorte de référence. C’est très clairement ce dernier aspect qui bénéficie aujourd’hui de la plus forte impulsion dans le cadre commémoratif dans lequel nous sommes entrés et auquel ce projet de thèse souhaite contribuer.
Nous proposons ci-après des pistes de recherche qui, bien que constituant en elles-mêmes des propositions de recherche, peuvent aussi être croisées entre elles. L’ensemble constitue les orientations de recherche que nous souhaitons voir privilégiées dans le cadre de la thèse qui sera engagée par le bénéficiaire du contrat doctorat.
Une première définition du sujet peut se concevoir géographiquement. Dans ce domaine, la plupart des pays d’Amérique latine peuvent être considérés comme éligibles puisque tous, sans doute à des degrés divers, selon des modalités et des chronologies différentes, se trouvent directement concernés par la problématique proposée. Cependant, on peut préciser qu’une préférence ira pour les sujets portant d’abord sur le Mexique et l’Amérique centrale et éventuellement le Brésil. Une deuxième définition du sujet invite à orienter la recherche sur la construction des mémoires nationales en Amérique latine. Cela passe notamment par l’invention puis la mise en place d’un calendrier national à travers les fêtes civiques et/ou nationales. Cette question est bien sûr à mettre en rapport avec l’invention de références nationales, qu’il s’agisse de lieux ou de héros. Une troisième définition du sujet, qui prolonge la précédente, renvoie à la question des commémorations. Dans ce domaine l’étude des célébrations des centenaires, ou éventuellement bicentenaires, des indépendances constituent l’un de ces moments clés dans la construction des mémoires nationales. Enfin une dernière définition du sujet proposé invite à mesurer le rôle de l’Histoire, en tant que savoir puis discipline universitaire, dans la construction d’un discours du national en Amérique latine.
